Le cinéma engagé n’est pas mort

Posted On décembre 18, 2007

Classé sous cinéma

Comments Dropped leave a response

la-haine-medium-2.jpg

 

 

Comment dans un tel environnement artistique, dominé par Hollywood, le cinéma engagé, souvent indépendant, peut-il survivre ?

 

Face à l’hégémonie hollywoodienne, le cinéma engagé doit jouer des coudes pour s’imposer. La mondialisation qu’elle soit, culturelle, économique…, est un fait. Le cinéma hollywoodien marque son emprunte à travers le monde. Il crée de nombreux « blockbusters » chaque année. Son leitmotiv : la rentabilité.

Actuellement, ce qui caractérise le mieux le géant Hollywood, c’est son manque d’audace : qu’il soit idéologique, religieux ou politique. Biensûr cette icône de l’industrie cinématographique est capable de générer des films engagés. Le dernier en date est Collision de Paul Haggis : oscar du meilleur film en 2006. Mais il ne faut pas être dupe. Hollywood surfe sur la vague de la contestation de l’opinion américaine (La guerre d’Irak principalement). Ses fins commerciales sont indéniables : élargir son public au maximum.

Le cinéma ne se réduit pas aux superproductions. Un public différent est attiré par des films plus modestes, véhiculant une autre vision du monde. Certains d’entre eux vont même jusqu’à s’engager. C’est à travers ces films que la définition d’engagement prend tout son sens. Le cinéma évolue au fil du temps, mais il en existera toujours un de contestation : contre l’ordre établi d’un pays notamment. En définitive nous ne pouvons condamner le cinéma engagé à une mort inéluctable. La mondialisation n’y changera rien. Cette forme d’art a forcément eu des hauts et des bas dans son histoire ; mais tant qu’il y aura des hommes porteurs d’espoir, le cinéma engagé aura toujours des causes à défendre.

L’engagement revêt différentes formes. On peut s’engager politiquement, compris dans son sens le plus large. S’engager contre un gouvernement, contre une multinationale. Également de manière purement formelle, par l’utilisation accrue des nouvelles technologies comme les caméras numériques. Expérimenter dans le monde du 7ème art peut être une forme d’engagement. Tout comme faire des films à petit budget afin de conserver une certaine liberté artistique.

Le cas de la France ne représente pas une exception, malgré les difficultés rencontrées pour subventionner ce cinéma. Certains producteurs ont peur de se lancer dans de tels projets. C’est là que réside l’obstacle. Un cinéma engagé, contestataire, se caractérise souvent par le manque d’argent destiné à monter des films audacieux.

 

Années 90

 

Franck Garbarz, journaliste à la revue Positif, espère qu’un cinéma différent puisse s’exprimer et souhaite la promotion télévisuelle, afin de promouvoir des créations autres que celles proposées par Hollywood. Cependant, le cinéma engagé n’a pas attendu ces propositions pour émerger à nouveau.

En France, la deuxième moitié des années 90 se caractérise par la résurgence du « cinéma social ». On aurait tendance à le définir comme humaniste, souvent orienté à gauche. Outre cette remarque, intellectuels, cinéastes, historiens, s’accordent à dire que dans l’hexagone, ce genre cinématographique retrouve ses lettres de noblesse. Après les grèves de novembre-décembre 1995 et l’expulsion des sans-papiers de l’église Saint-Bernard durant l’été 96, le « cinéma social » trouve ses racines dans un contexte politique et social souvent très difficile, où les hommes politiques, partis politiques, syndicalistes, restent désarmés face à la montée des contestations dans la rue.

Des réalisateurs, comme Bertrand Tavernier, représentent une alternative aux souffrances de l’être humain. Souvenons-nous aussi que ces années sont marquées par la montée inexorable du chômage dans notre pays, par la crise des banlieues, dont La Haine (1995) de Mathieu Kassovitz, montre le désarroi des jeunes issus de ces quartiers. Le public est de plus en plus réceptif aux créations originales, moins conventionnelles. On associe souvent « cinéma social » à celui d’indépendant voire marginal. Les films de Guédiguian illustrent bien le propos. Son Marius et Jeannette (1997) remporte un large succès auprès du public français. L’engagement au cinéma peut parfois rapporter gros et ainsi contredire, de manière relative, l’idée que cet art ne possède pas de gros moyens.

Au demeurant, pouvons-nous définir ce cinéma d’engagé ? Le souci esthétique prend parfois le pas sur le message même du film. La contestation dans le cinéma français n’atteint pas le niveau des productions anglaises, pour ne citer qu’elles. Le militantisme dans l’hexagone engage souvent le cinéaste. Il ne cherche pas forcément à rallier les foules derrière sa cause. Ailleurs, certains artistes utilisent la contestation pour faire leur marque dans le milieu fermé qu’est le 7ème art. La démarche de Michael Moore est de plus en plus critiquée. Une qualité essentielle dans le cinéma engagé est l’honnêteté. Avec M. Moore, sommes-nous devant une démarche purement provocatrice ou militante ? Son propos semble parfois juste, mais l’esthétisme apporté à ses films parasite cette idée de probité. On en revient à la notion de subjectivité. Chacun peut se faire sa propre opinion sur où commence et où s’arrête l’engagement dans le cinéma.

 

Force du documentaire

 

Le cinéma engagé utilise toute la palette des sentiments humains pour pouvoir traduire en images les problèmes de notre temps : guerre, chômage, précarité… Il passe de l’humour avec Les virtuoses (1997), The Full Monty (1998), aux films plus sombres comme ceux de Spike Lee. Son cinéma s’intéresse particulièrement à la communauté noire, encline aux problèmes sociaux et racistes aux Etats-Unis. Les déshérités représentent aussi aux yeux de l’artiste une source d’engagement.

Dernier fait d’arme : « When The Levees Broke : A Requiem in Four Parts ». Réalisé en 2006, ce documentaire revient sur La Nouvelle Orléans dévastée par l’ouragan Katrina durant l’été 2005. Sans concession, Spike Lee recueille les témoignages d’une centaine de personnes afin de coller au plus près de la réalité.

Le documentaire est une arme terrible pour prendre position. Son réalisme a forcément plus d’impact qu’une simple fiction. Même scénarisé, le public le considérera comme plus réaliste donc honnête. Le documentaire ne demande pas des moyens colossaux, une simple caméra suffit. Les nouvelles technologies permettent même à des amateurs de devenir des cinéastes en herbe. Sur Internet nous avons des bloggeurs qui s’improvisent journaliste. On peut y voir le pire mais aussi le meilleur. Avec la démocratisation du cinéma chacun peut réaliser, entre autres, des films engagés, différents. La notion de différence peut être perçue comme une forme d’engagement. Le débat reste ouvert.

Par ailleurs en France, de nombreux festivals ont vu le jour ces dernières années. Associations, artistes, journalistes s’y côtoient le plus souvent. Ces manifestations se caractérisent par leur militantisme : le 5ème festival du film documentaire engagé, le 3éme festival international du film des droits de l’homme spécialement. Celui dédié au documentaire se déroule dans une ville presque inconnue Canton de Bretenoux.

 

Au risque de sa vie

 

A parler d’engagement, nous oublions les pays en voie de développement et du tiers monde. Il n’y a pas un cinéma engagé, mais plusieurs actuellement. Dans chaque pays, ce cinéma s’exprime différemment : selon son contexte historique, politique, religieux, culturel. Le monde occidental a ouvert la voix au cinéma militant, car son histoire l’a permis.

Dans les pays musulmans notamment, il faut encore attendre pour le voir émerger. Nous pouvons nous demander si l’avenir du cinéma engagé ne réside pas dans des pays, où des dictatures, des régimes oppressifs, des guerres civiles, ont muselé l’élan de liberté du peuple. Des hommes, des femmes prennent des risques pour témoigner d’une réalité cachée par le pouvoir en place. Nous sommes face à un cinéma engagé et courageux. Sa signification se renforce dans ces pays puisque des cinéastes risquent leurs vies pour lutter contre toute forme d’oppression.

Prenons la guerre civile en Algérie, durant les années 90. Deux documentaires marquent l’attention : Le démon au féminin (1992) de Hafsa Koudil et La moitié du ciel d’Allah (1995) de Djamila Sharoui. Deux visions de femmes en lutte contre la montée de l’intégrisme, et critiques envers le pouvoir en place. Ces deux films abordent le thème de la condition de la femme dans le pays. Le démon au féminin met en relief les abbérations du traitement qui lui est réservé en Algérie. Elles sont plus touchées que les hommes par le chômage, la précarité. Le film qui suit, Mariage de jouissance d’Hafsa Koudil, retrace l’histoire d’une femme subissant un viol collectif. Les oeuvres de ces deux artistes prennent la forme d’un plaidoyer en faveur de la liberté des femmes. C’est aussi un réquisitoire contre toutes formes de barbarie.

L’engagement au prix de sa vie. C’est le choix d’Hafsa Koudil. Elle n’a jamais voulu quitter son pays, malgré la guerre civile. Engagée jusqu’au bout, elle défie les islamistes qui l’ont menacée de mort.

 

Danyl Vasto

Des ouvrages traitant cette question ainsi que des sites internet ont permis de participer à la réalisation de ce dossier.